2012

Par Rotraut, Frédéric Prot

Peinture de Feu Couleur sans titre (FC 1), 1962

Pigments bleu et rose, résine synthétique brûlés sur carton monté sur panneau
"Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau" (Valéry)

L'horizon est la zone la plus lointaine où terre et ciel semblent souder leurs profondeurs pour n'en faire qu'une. De même la peau, quand on l'étreint, entraîne vers son domaine enfoui, sa puissance de réserve. De cette sensation, Yves Klein obtient l'image impossible. En 1961, dans les ateliers du Centre d'Essai de Gaz de  France, le modèle nu, ruisselant d'eau, s'applique au carton, peau contre peau. Il y dépose son empreinte infime, invisible pellicule. Puis la flamme fait son œuvre. Le carton brunit. Et alors, émanant de cette chair à la lumière ocre sourd, une image se devine. La forme hâlée des seins et des cuisses remonte en halo. Elle affleure. Ses contours estompés la confondent presque avec les limbes. Image belle et sensible d'une chair diffuse dont émerge à peine une chair plus dense.

Unité douce de l'élément. Tout ici est l'opération de la couleur : une présence latente, ocre orangée, baigne une présence visible, ocre brun.

« Ce monde de la couleur est un monde latent et mystérieux que l'on soupçonne de receler une bien plus grande puissance que celle de l'atome, déjà pourtant presque incommensurable. »

Ce sentiment d'imprégnation corps à corps, Yves Klein l'avait ressenti, allongé sur la plage de Nice, en requalifiant le ciel uni en son premier monochrome. Cette initiation orientera toute sa vie d'homme et de peintre : « Je n'ai pas aimé le néant, et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec le vide, le vide profond, la profondeur bleue ! Arrivé là, dans l'aventure monochrome, […] je – sans “je” – faisais corps avec la vie elle-même. Tous mes gestes, déplacements, activités, créations, étaient cette vie originelle, ou essentielle elle-même. »

Le bleu est « ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible », écrit Yves Klein. Aussi la seule réalité qu'il puisse rappeler est-elle l'infinité sans découpe, mer et ciel.

Yves Klein est dans son être associé à l'imagination de l'air et du feu, plu rares que celles de l'eau ou de la terre. Flamme brillant dans l'air du ciel, infiniment ténue, « matière infinie qui tient la couleur dans son volume, sans jamais cependant pouvoir être enfermée ». Dans sa vaste unité bleue, il est cette puissance sans acte à laquelle on adhère, dans la transparence et l'immatérialité. Le rêve aérien a ceci de particulier que la profondeur est sa dimension et toute sa dimension. Échappée sans fond dans un air ruisselant qui porte l'envol. L'absolu se fait sensible. Et en l'éprouvant dans sa chair, il devient miraculeusement tangible.

La chair du monde est cet élément mystérieux. Dans l'atmosphère orangée et silencieuse où toute lumière et tout bruit vivent amortis, l'élément de l'être est invisible, en attente, « plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, / de fleurs de chair aux bois sidérals déployées » (Rimbaud).
Extrait du livre "Embrasure", par Frédéric Prot, Editions 5 continents, Milan, Italie, 2012
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