Commentaires choisis

Peinture de Feu Couleur sans titre (FC 1)

Extrait d'Embrasure
Frédéric Prot

Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau
(Valéry)

L'horizon est la zone la plus lointaine où terre et ciel semblent souder leurs profondeurs pour n'en faire qu'une. De même la peau, quand on l'étreint, entraîne vers son domaine enfoui, sa puissance de réserve. De cette sensation, Yves Klein obtient l'image impossible. En 1961, dans les ateliers du Centre d'Essai de Gaz de  France, le modèle nu, ruisselant d'eau, s'applique au carton, peau contre peau. Il y dépose son empreinte infime, invisible pellicule. Puis la flamme fait son oeuvre. Le carton brunit. Et alors, émanant de cette chair à la lumière ocre sourd, une image se devine. La forme hâlée des seins et des cuisses remonte en halo. Elle affleure. Ses contours estompés la confondent presque avec les limbes. Image belle et sensible d'une chair diffuse dont émerge à peine une chair plus dense.

Unité douce de l'élément. Tout ici est l'opération de la couleur : une présence latente, ocre orangée, baigne une présence visible, ocre brun.

« Ce monde de la couleur est un monde latent et mystérieux que l'on soupçonne de receler une bien plus grande puissance que celle de l'atome, déjà pourtant presque incommensurable. »

Ce sentiment d'imprégnation corps à corps, Yves Klein l'avait ressenti, allongé sur la plage de Nice, en requalifiant le ciel uni en son premier monochrome. Cette initiation orientera toute sa vie d'homme et de peintre : « Je n'ai pas aimé le néant, et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec le vide, le vide profond, la profondeur bleue ! Arrivé là, dans l'aventure monochrome, […] je – sans “je” – faisais corps avec la vie elle-même. Tous mes gestes, déplacements, activités, créations, étaient cette vie originelle, ou essentielle elle-même. »

Le bleu est « ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible », écrit Yves Klein. Aussi la seule réalité qu'il puisse rappeler est-elle l'infinité sans découpe, mer et ciel.

Yves Klein est dans son être associé à l'imagination de l'air et du feu, plu rares que celles de l'eau ou de la terre. Flamme brillant dans l'air du ciel, infiniment ténue, « matière infinie qui tient la couleur dans son volume, sans jamais cependant pouvoir être enfermée ». Dans sa vaste unité bleue, il est cette puissance sans acte à laquelle on adhère, dans la transparence et l'immatérialité. Le rêve aérien a ceci de particulier que la profondeur est sa dimension et toute sa dimension. Échappée sans fond dans un air ruisselant qui porte l'envol. L'absolu se fait sensible. Et en l'éprouvant dans sa chair, il devient miraculeusement tangible.

La chair du monde est cet élément mystérieux. Dans l'atmosphère orangée et silencieuse où toute lumière et tout bruit vivent amortis, l'élément de l'être est invisible, en attente, « plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, / de fleurs de chair aux bois sidérals déployées » (Rimbaud).

Yves Klein, Peinture de Feu Couleur sans titre, (FC 1), 1962
Pigments bleu et rose, résine synthétique brûlés sur carton monté sur panneau
141 x 299 cm
FC_001

Par Archives Yves Klein

Peinture de Feu Couleur sans titre (FC 1)

Photographies réalisées lors de la séance au Centre de Gaz de France où Yves Klein réalise le Feu Couleur.
Yves Klein réalisant FC 1

Yves Klein réalisant FC 1
Centre d'essais de Graz de France
©Photo : Louis Frédéric
©Succession Yves Klein, ADAGP, Paris, 2017

Yves Klein réalisant FC 1

Yves Klein réalisant FC 1
Centre d'essais de Graz de France
©Photo : Pierre Joly-Véra Cardot
©Succession Yves Klein, ADAGP, Paris, 20171

Yves Klein réalisant FC 1

Yves Klein réalisant FC 1
Centre d'essais de Graz de France
©Photo : Louis Frédéric
©Succession Yves Klein, ADAGP, Paris, 2017

Yves Klein réalisant FC 1

Yves Klein réalisant FC 1
Centre d'essais de Graz de France
©Photo : Pierre Joly-Véra Cardot
©Succession Yves Klein, ADAGP, Paris, 20171

Symphonie Monoton-Silence

Comme le monochrome nous inonde de son silence – … rayonnement… –, la Symphonie d'Yves Klein nous plonge dans le sien – résonance…

Le 9 mars 1960, à 22 heures, dans le grand salon de la Galerie Internationale d'Art Contemporain de Maurice d'Arquian, devant un parterre d'une centaine d'invités, retentit la Symphonie monoton. Trois modèles nus entrent en scène. Au moyen d'une éponge, elles s'enduisent le corps de couleur bleue et s'impriment sur le papier. Seules résonnent les voix et les cordes de l'orchestre dans un accord unique et continu.

Yves Klein dit avoir eu l'intuition de cette symphonie à vingt ans, en 1947 ou 1949. Elle noue ainsi son histoire à toute l'oeuvre à venir, dont elle est comme l'archétype. Dès le commencement, musique et peinture se vouent à la valeur unique, qu'elle soit note ou bien couleur.

La musicienne et compositrice Eliane Radigue est une amie intime d'Yves Klein. Elle a travaillé aux côtés de Pierre Schaeffer et de Pierre Henry au sein du Club d'Essai de la Radiodiffusion-Télévision française, où s'invente la musique concrète électro-acoustique. En 1959, par son entremise, Yves Klein rencontre le compositeur Louis Saguer et lui confie la mise en oeuvre de la symphonie qui le hante depuis dix ans. Parmi tous les accords auxquels celui-ci réfléchit, et qui vont des plus simples aux plus sophistiqués, en tonal simple, atonal simple, etc., c'est le plus élémentaire que retient Yves Klein : un accord de ré majeur.

L'oeuvre consiste en un "son contenu" qui cède subitement à un silence total. La durée est variable. La Symphonie peut se diviser en une première séquence de 5 à 7 minutes suivie d'un silence "absolu" ou bien en deux moitiés égales de 20 minutes. Sur la partition IMMA 43a, Klein mentionne un orchestre de trois pupitres : cordes (10 violons, 10 violoncelles, 3 contrebasses), cuivres (3 cors) et bois (8 flûtes et 8 hautbois). Il y ajoute un choeur de 20 chanteurs, divisé en deux groupes qui se relaient. Le choix et le volume des pupitres dépendent de l'acoustique du lieu d'exécution. Le 9 mars 1960, à la galerie d'Arquian, Alain Bancquart, élève de Louis Saguer, réunit six cordes et trois choristes. L'important est de produire "l'effet saisissant que demandait Yves", écrit Philippe Arrii-Blachette, qui dirigea la Symphonie en présence d'Yves Klein, pour l'enregistrement le 17 juillet 1961 d'une séance d'anthropométries destinée au film documentaire Mondo Cane (1962), en compétition officielle à Cannes.