2012

Peinture de Feu Couleur sans titre (FC 1), 1962

Pigments bleu et rose, résine synthétique brûlés sur carton monté sur panneau
“L'Art se fait avec l'amour”, par Rotraut Klein Moquay, 2012

"Cinquante ans. Ça fait juste cinquante ans que ce tableau a été créé. La mémoire est autre. Ce qui me reste est certainement plus subjectif qu’autre chose.

Yves avait reçu les cartons qu’il avait soigneusement fait encadrer. C’était énorme et très lourd. Il fallait organiser le transport, engager les modèles, Elena, Gilles, les photographes, Pierre Joly et Véra Cardot, le caméraman, l’artiste Kosta Alex pompier d’opérette, et les aides pour la manipulation. Le décor était surréaliste dans cet entrepôt industriel, le froid, l’eau, le bruit de la fournaise, de ce lance-flammes qu’ Yves manipulait avec une apparente facilité, alors qu’il pesait plus de quarante kilos.

À revoir les photos où je semble recroquevillée dans un coin, assise enceinte de 4 ou 5 mois, l’atmosphère était tendue, nous avions tous conscience d’assister à un acte historique. Pourtant, rien n’était laissé au hasard, il oeuvrait avec méthode ; sa concentration était impressionnante, à la limite de la rupture : nous étions tous fascinés. Il allait de panneau en panneau, positionnant les filles différemment pour chacun, imaginant des chorégraphies et des poses qui nous paraissaient incompréhensibles, car il est évident qu’un corps humide ne laisse aucune marque avant d’avoir été révélé par la magie du feu, comme l’image tout d’un coup apparaît dans le labo du photographe, à la différence qu’aucune supercherie n’était possible. Dans le petit film et les nombreuses photos qui relatent l’événement, on prend conscience de la prouesse physique que demande la création de ces oeuvres.

L’art se fait avec l’amour. Celui de la mère ou du père qui, après plusieurs mois de nuits sans sommeil, est disponible pour la énième fois à prendre l’enfant dans ses bras sans sentir ses propres douleurs, absorbé par l’amour de l’autre. Je crois que pour Yves il en a fallu beaucoup d’amour tout au long de sa carrière. Cette journée a été extraordinaire à tout point de vue. Ce tableau, qui est pour moi le chef d’oeuvre absolu, a failli ne pas exister. La séance était terminée, il était allé au bout de ses forces, il s’essuyait assis, essayant de reprendre une respiration normale. J’aperçois dans le coin gauche de l’atelier un panneau que Yves n’avait pas révélé. Il a fallu rallumer le feu, les modèles assistèrent fascinées comme nous tous à l’achèvement de cette oeuvre majeure de Yves, et, j’en suis persuadée, de l’art du 20ème siècle.

Pendant longtemps je m’en suis voulue, j’ai pensé que je n’aurais pas dû le lui dire. Je me suis sentie responsable de ce qui a suivi peu de semaines après."


Extrait du livre "Embrasure", par Frédéric Prot, Editions 5 continents, Milan, Italie, 2012

"Ce qu'il y a de plus profond dans l'homme, c'est la peau" (Valéry)

L'horizon est la zone la plus lointaine où terre et ciel semblent souder leurs profondeurs pour n'en faire qu'une. De même la peau, quand on l'étreint, entraîne vers son domaine enfoui, sa puissance de réserve. De cette sensation, Yves Klein obtient l'image impossible. En 1961, dans les ateliers du Centre d'Essai de Gaz de  France, le modèle nu, ruisselant d'eau, s'applique au carton, peau contre peau. Il y dépose son empreinte infime, invisible pellicule. Puis la flamme fait son oeuvre. Le carton brunit. Et alors, émanant de cette chair à la lumière ocre sourd, une image se devine. La forme hâlée des seins et des cuisses remonte en halo. Elle affleure. Ses contours estompés la confondent presque avec les limbes. Image belle et sensible d'une chair diffuse dont émerge à peine une chair plus dense.

Unité douce de l'élément. Tout ici est l'opération de la couleur : une présence latente, ocre orangée, baigne une présence visible, ocre brun.

« Ce monde de la couleur est un monde latent et mystérieux que l'on soupçonne de receler une bien plus grande puissance que celle de l'atome, déjà pourtant presque incommensurable. »

Ce sentiment d'imprégnation corps à corps, Yves Klein l'avait ressenti, allongé sur la plage de Nice, en requalifiant le ciel uni en son premier monochrome. Cette initiation orientera toute sa vie d'homme et de peintre : « Je n'ai pas aimé le néant, et c'est ainsi que j'ai fait connaissance avec le vide, le vide profond, la profondeur bleue ! Arrivé là, dans l'aventure monochrome, […] je – sans “je” – faisais corps avec la vie elle-même. Tous mes gestes, déplacements, activités, créations, étaient cette vie originelle, ou essentielle elle-même. »

Le bleu est « ce qu'il y a de plus abstrait dans la nature tangible et visible », écrit Yves Klein. Aussi la seule réalité qu'il puisse rappeler est-elle l'infinité sans découpe, mer et ciel.

Yves Klein est dans son être associé à l'imagination de l'air et du feu, plu rares que celles de l'eau ou de la terre. Flamme brillant dans l'air du ciel, infiniment ténue, « matière infinie qui tient la couleur dans son volume, sans jamais cependant pouvoir être enfermée ». Dans sa vaste unité bleue, il est cette puissance sans acte à laquelle on adhère, dans la transparence et l'immatérialité. Le rêve aérien a ceci de particulier que la profondeur est sa dimension et toute sa dimension. Échappée sans fond dans un air ruisselant qui porte l'envol. L'absolu se fait sensible. Et en l'éprouvant dans sa chair, il devient miraculeusement tangible.

La chair du monde est cet élément mystérieux. Dans l'atmosphère orangée et silencieuse où toute lumière et tout bruit vivent amortis, l'élément de l'être est invisible, en attente, « plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, / de fleurs de chair aux bois sidérals déployées » (Rimbaud).
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