2012

Grande Anthropophagie bleue, Hommage à Tennessee Williams, (ANT 76), 1960

Pigment pur et résine synthétique sur papier marouflé sur toile
407 x 275 cm
Musée national d'art moderne, Paris, France
"En 1960, il réalise une vaste anthropométrie sur papier marouflé intitulée Grande Anthropophagie bleue. Hommage à Tennessee Williams.

L'oeuvre se présente comme la trace indémêlable d'une grande bataille que le modèle aurait livrée. Contre le bleu qui a recouvert les empreintes de son corps ? Quelque temps plus tôt, il avait découvert le film de Joseph Mankiewicz Soudain l'été dernier (1959), tiré de la pièce éponyme de Tennessee Williams. Une scène l'avait frappé. Au sommet escarpé d'un village de Méditerranée, sous un ciel de fournaise et devant la mer immobile, une multitude d'enfants et d'adolescents, armés de lames de fortune tirées de boîtes de conserve, se jette, tels des oiseaux affamés, sur l'un des personnages qui disparaît dans sa chair, déchiquetée, mise en lambeaux et désagrégée. La scène rejoignait le rite du corps immatérialisé.

Yves Klein avait imaginé qu'un jour on réclamerait au modèle non plus seulement de devenir pinceau vivant mais de s'incarner dans l'oeuvre par son sang même. Or, la Grande Anthropophagie peut symboliquement s'interpréter comme une peinture de chair et de sang. En juin 1959, Yves Klein avait cité en effet ce vers de Percy Shelley : "Le sang de la sensibilité est bleu". Ce même fluide recouvre et brouille l'empreinte du modèle. La plus pure présence est un sang répandu" (Bonnefoy). Image de ce que l'église chrétienne nomme la transsubstantiation : la présence réelle.

La Grande Anthropophagie, une image de la chair glorieuse ? Sans doute. Yves Klein invite à cette lecture en liant son art de l'immatériel à la croyance en la chair transfigurée. Le geste cannibale n'est-il pas dans le mystère de l'Eucharistie où l'on assimile le corps et le sang du Christ réellement convertis en pain et en vin ? Une ère anthropophagique s'approche, écrit Yves Klein, effarante en apparence seulement. Elle sera la réalisation pratique d'une manière universelle des si célèbres paroles : celui qui mange ma chair et boit mon sang “demeure en moi et je demeure en lui”.

Anthropométrie, présence réelle – et non pas symbolique – du modèle dans sa chair. Ceci est son corps. En douterait-on ? Que l'on s'approche seulement de l'une de ces empreintes et alors, "nature et esprit", elle se ranime. Son origine reprend corps car la vie déposée là est permanente. On est touché par cette chair. (...)

Le modèle nous attrape, comme le feu l'avait fait en insufflant dans le carton ses paysages. Image qui nous échappe et nous entraîne au-delà. Toujours dans cette chair on ressent le visible refermé derrière, dans l'embrasure, comme si l'art était capable de susciter ce mystère sans l'expliquer. L'immatériel que poursuit Yves Klein est déjà au monde, Eden latent. La femme et la flamme dénudées gagnent leur élément de chair et leur seule splendeur. Les anthropométries glorifient le modèle en corps glorieux. L'incarnation magnifique."
Extrait du livre "Embrasure", par Frédéric Prot, Editions 5 continents, Milan, Italie, 2012
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