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30.11.1959

Les "pinceaux vivants"

Réalisation d'une Anthropométrie (ANT 133), 1960
© Photo Harry Shunk and Janos Kender / J.Paul Getty Trust. The Getty Research Institute, Los Angeles (2014.R.20)
"Déjà autrefois, j’avais refusé le pinceau, trop psychologique, pour peindre avec le rouleau, plus anonyme, et ainsi tâcher de créer une «distance», tout au moins intellectuelle, constante, entre la toile et moi, pendant l’exécution... (…)"
Très vite, je me suis aperçu que c’était le bloc du corps lui-même, c’est-à-dire le tronc et encore une partie des cuisses qui me fascinaient. Les mains, les bras, la tête, les jambes, étaient sans importance. Le corps seul vit, tout-puissant, et ne pense pas. La tête, les bras, les mains sont des articulations intellectuelles autour de la chair qu’est le corps!"
Yves Klein, extrait de « Le vrai devient réalité », 1960, Le dépassement de la problématique de l'art et autres écrits, Beaux-Arts de Paris, 2003

"Qu’est-ce qui m’a conduit à l’anthropométrie ?
La réponse se trouve dans les oeuvres que j’ai exécutées entre 1956 et 1957, alors que je prenais part à cette grande aventure qu’était la création de la sensibilité picturale immatérielle.
Je venais de débarrasser mon atelier de toutes mes oeuvres précédentes. Résultat : un atelier vide. Tout ce que je pouvais faire physiquement était de rester dans mon atelier vide, et mon activité créatrice d’états picturaux immatériels se déployait merveilleusement. Cependant, petit à petit, je devenais méfiant, vis-à-vis de moi-même, mais jamais vis-à-vis de l’immatériel. 
À partir de ce moment-là, je louais des modèles à l’exemple de tous les peintres. Mais contrairement aux autres, je ne voulais que travailler en compagnie des modèles et non pas les faire poser pour moi. J’avais passé beaucoup trop de temps seul dans cet atelier vide : je ne voulais plus y rester seul avec ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore. (...)
Alors, la raison qui me poussait à utiliser des modèles nus devient pratiquement évidente : c’était un moyen d’éviter le danger de me retrouver enfermé dans les sphères par trop spirituelles de la création, rompant ainsi avec le plus élémentaire bon sens, constamment répété par notre condition de personnes incarnées. La forme du corps, ses lignes, ses étranges couleurs oscillant entre la vie et la mort, ne présentent aucun intérêt pour moi. Seul le climat affectif, pur, essentiel, de la chair a de l’importance."
Yves Klein, extrait du « Manifeste de l’Hôtel Chelsea », 1961, Le dépassement de la problématique de l'art et autres écrits, Beaux-Arts de Paris, 2003, p. 308

"Je peins d’après modèle le plus souvent et même avec la collaboration effective du modèle depuis quelques années déjà. (...)
Le modèle crée le climat sensuel à l’intérieur de l’atelier, comme éventuellement à l’extérieur, qui permet de stabiliser la matière picturale. (...)
J’ai donc pris des modèles, j’ai essayé ; c’était très beau. La chair, la délicatesse de la peau vivante, sa couleur extraordinaire et si paradoxalement incolore à la fois me fascinaient. (...)
Un jour, j’ai, compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était le modèle lui-même qu’il me fallait pour peindre la toile monochrome…Non, ce n’était pas de la folie érotique !
C’était encore plus beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre, j’ai vidé au milieu vingt kilos de bleu et le modèle s’est littéralement rué dedans ; elle a peint le tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens, avec son corps. Je dirigeai l’opération debout, en tournant rapidement tout autour de cette fantastique surface au sol guidant tous les mouvements et déplacements du modèle."
Yves Klein, extrait de Dimanche 27 novembre 1960 Le journal d'un seul jour, 1960
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