Présentation de l'Immatériel à Anvers, 17 mars 1959

  • Présentation de l'Immatériel à Anvers
    Photographie en noir et blanc
    24 x 30 cm
"Anvers tout d’abord, il y a deux mois de cela à peine, invité à exposer avec un groupe d’artistes composé de Bury, Tinguely, Rot, Breer, Mack, Munari, Spœrri, Piene, Soto, je me rends à Anvers et, au moment du vernissage, à l’emplacement qui m’était réservé dans la salle d’exposition d’Hessenhuis, au lieu d’y placer un tableau ou un objet tangible et visible quelconque, je prononce d’une voix forte devant le public ces paroles empruntées à Gaston Bachelard: «D’abord, il n’y a rien, ensuite il y a un rien profond, puis une profondeur bleue. »

L’organisateur belge de cette exposition me demande alors où se trouve mon œuvre. Je réponds : « Là, là où je parle en ce moment. – Et quel en est le prix de cette œuvre? – Un kilo d’or, un lingot d’or pur d’un kilo me suffira. » Pourquoi ces conditions extravagantes au lieu d’un prix normal représenté par une somme d’argent tout simplement ? Parce que, pour de la sensibilité picturale à l’état matière première dans l’espace spécialisé et stabilisé par moi, en prononçant ces quelques paroles à mon arrivée, qui ont fait couler le sang de cette sensibilité spatiale, on ne peut demander de l’argent. «Le sang de la sensibilité est bleu», dit Shelley et c’est exactement mon avis. Le prix de sang bleu ne peut en aucun cas être de l’argent. Il faut que ce soit de l’or. Et puis, comme nous le verrons plus tard, dans l’analyse du rêve éveillé du docteur Robert Desoille, le bleu, l’or et le rose sont de même nature. Le troc au niveau de ces trois états est honnête. 

Le public est très réceptif, il est saisi par une valeur nouvelle et, plein de bonne volonté, reste perplexe et attend quelque chose, car il ne voit toujours rien de ses yeux, ni peinture, ni phénomène visuel quelconque. Je me résous à commenter mon acte et déclare: «Il vous semble peut-être que je tente là l’impossible, que je me rue vers quelque chose d’inhumain... À vrai dire, je le souhaiterais presque pour ma part; je veux dire que je souhaiterais commencer aujourd’hui par cet acte ma carrière picturale, mais hélas! tout ceci est bel et bien humain dans le sens le plus authentique et constructif qui soit, le plus classique qui soit, car c’est le résultat d’une longue évolution, d’une continuelle et persévérante recherche personnelle, souvent difficile à travers les années, d’une libération, d’un confort toujours plus vrai, plus juste et plus aéré dans l’existence matérielle et tangible que nous vivons, existence étouffée et obscurcie par la technique, qui est la fausse perspective illusoire de la science. La vraie science qui, elle, est de l’art pur. »

J’ai justement tenu à réduire aux limites les plus extrêmes mon action picturale pour cette exposition. J’aurais pu faire des gestes symboliques, comme balayer l’emplacement qui m’était réservé dans cette salle, j’aurais pu même peindre les murs avec un pinceau sec, sans couleur. Non ! Ces quelques paroles que j’ai prononcées, ça a déjà été trop. Je n’aurais pas dû venir du tout et même mon nom n’aurait pas dû figurer au catalogue. "[Applaudissements]
Yves Klein, extrait de "Conférence de la Sorbonne », 3 juin 1959

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