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Surfaces et blocs de sensibilité picturale. Intentions picturales, 1957

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"J’ai donc pensé que l’étape suivante après l’époque bleue serait la présentation au public de cette sensibilité picturale, de cette « énergie poétique » de cette matière liberté impalpable à l’état non concentré, non contracté. Ce serait un tableau réellement informel, tel qu’il est et doit être. J’ai donc, dans ma dernière exposition double à Paris, chez Iris Clert et Colette Allendy en 1957, présenté dans une salle au premier étage chez Colette Allendy une série de surfaces de sensibilité picturale invisible à l’oeil nu bien sûr, mais bien présente cependant.

À vrai dire, ce que je cherche à atteindre, mon développement futur, ma sortie dans la solution de mon problème, c’est de ne plus rien faire du tout, le plus rapidement possible, mais consciemment, avec circonspection et précaution. Je cherche à être « tout court ». Je serai un « peintre ». On dira de moi : c’est le « peintre ». Et je me sentirai un « peintre », un vrai justement, parce que je ne peindrai pas, ou tout au moins en apparence. Le fait que « j’existe » comme peintre sera le travail pictural le plus « formidable » de ce temps. (...)

Les tableaux sont des présences vivantes et autonomes, et c’est bien là le point crucial de toute l’affaire, qui démontre bien que la création artistique est d’une autre nature plus subtile, beaucoup plus subtile que l’on pense, tout en étant très réelle. (…) C’est pour cela que je répète souvent, au mépris de sourires railleurs de mes confrères ; que l’on se doit, lorsqu’on peint, de mettre le meilleur de soi-même seulement et uniquement dans la spécialisation d’espace qu’est le fait de peindre ! (...) À ce degré de sensibilité (attention ne pas confondre avec sensiblerie), on peut faire l’expérience de retirer un tableau, un « vrai », d’une pièce où il a séjourné assez pour avoir eu le temps de spécialiser l’atmosphère autour de lui ; on s’apercevra très vite qu’il manque, car sa présence effective était très forte par l’effet psychologique, de l’appui matériel qu’il représente, pour se pencher sans danger dans le vide plein de la sensibilité picturale. (...) Le rôle du peintre, dans la société future, sera de vivre en « externe », « dans » la collectivité dont il spécialisera, par sa présence, les états les meilleurs, les plus purs et les plus subtils de sa sensibilité et de son atmosphère, afin que celle-ci soit saine, gaie et bonne tout simplement ! Et l’on pourra dire que la peinture comme la poésie est l’« art de créer des âmes pour tenir compagnie aux âmes ».

Un peintre, collaborant avec un architecte pour la décoration d’une construction neuve par exemple, ne peindra plus des décorations murales figuratives, abstraites ou monochromes sur les murs mais, tout simplement, donnera par sa présence dans sa collaboration avec l’architecte, à la construction de l’édifice, une sensibilité, une vie sensible, une chaleur, que l’édifice aurait mis lui-même en collaboration avec ses habitants beaucoup plus longtemps pour l’avoir et certainement pas dans des conditions de douceur, de gentillesse, de fantastique, de formidable, d’extraordinaire et de merveilleux, comme le peintre de l’avenir pourra le faire, par sa seule présence effective, de temps en temps, dans l’édifice pendant sa construction. L’édifice sera décoré de matière « sensibilité picturale ». Ainsi, l’architecte moderne pourra enfin, tout à sa guise, ne penser qu’à l’utilitaire strict et laisser le soin à l’artiste peintre de créer le climat de vertige poétique pictural dans toute l’atmosphère neuve de la construction. Ce sera du « réalisme-merveilleux », du fantastique au xx e siècle, de l’art-science, du « feu et de l’eau mélangés »." 
Yves Klein, extrait de « L’aventure monochrome : l’épopée monochrome », 1960, Le dépassement de la problématique de l'art et autres écrits, Beaux-Arts de Paris, 2003
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