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1960

Par Yves Klein

Les "Pinceaux Vivants"

Première expérience des "Pinceaux Vivants" dans l'appartement de Robert Godet, 1958
9, rue Le-Regrattier, Île Saint-Louis, Paris, France
© Photo : Tous droits réservés
© Œuvre : Succession Yves Klein c/o ADAGP, Paris
« Je peins d’après modèle le plus souvent et même avec la collaboration effective du modèle depuis quelques années déjà. En effet, depuis longtemps, je me demandais pourquoi les peintres figuratifs ou même abstraits quelquefois, tel Fautrier par exemple, ressentent le besoin de peindre d’après des nus. La raison de chercher une forme vivante humaine à dessiner et à copier d’après nature ne suffisait pas ; je sentais qu’il y avait autre chose. Le modèle nu apporte la sensualité dans l’atmosphère. Attention ! pas la sexualité !

Le modèle crée le climat sensuel à l’intérieur de l’atelier, comme éventuellement à l’extérieur, qui permet de stabiliser la matière picturale. C’est le gros bon sens à ne pas rompre, quand l’artiste s’enferme dans les sphères de création d’art, avec le centre de gravité des valeurs charnelles dans le sens de la vraie foi chrétienne qui dit : « Je crois à l’incarnation du Verbe, je crois à la résurrection des corps », et il se trouve, là aussi, le Vrai sens du théâtre du Verbe : le Verbe, c’est la chair !

J’ai donc pris des modèles, j’ai essayé ; c’était très beau. La chair, la délicatesse de la peau vivante, sa couleur extraordinaire et si paradoxalement incolore à la fois me fascinaient.

Mes modèles riaient beaucoup de me voir exécuter d’après elles de splendides monochromes bleus bien unis ! Elles riaient, mais de plus en plus se sentaient attirées par le bleu.

Un jour, j’ai compris que mes mains, mes outils de travail pour manier la couleur ne suffisaient plus. C’était le modèle lui-même qu’il me fallait pour peindre la toile monochrome... »

Non, ce n’était pas de la folie érotique !

C’était encore plus beau. J’ai jeté une grande toile blanche par terre, j’ai vidé au milieu vingt kilos de bleu et le modèle s’est littéralement rué dedans; elle a peint le tableau en se roulant sur la surface de la toile dans tous les sens, avec son corps.
Je dirigeais l’opération debout, en tournant rapidement tout autour de cette fantastique surface au sol guidant tous les mouvements et déplacements du modèle. La fille, tellement grisée par l’action et par le bleu vu de si près et en contact avec sa chair, finissait par ne plus m’entendre lui hurler:  « Encore un peu plus à droite, là, revenez en vous roulant sur ce côté-là, cet espace n’est pas encore couvert dans cet autre coin-là, venez y appliquer votre sein droit, etc. »

Il n’y a jamais rien eu d’érotique, de pornographique ni de quoi que ce soit d’amoral dans ces séances fantastiques ; dès que le tableau était terminé, mon modèle prenait un bain. Je ne les ai jamais touchées, d’ailleurs c’est pour cela qu’elles avaient confiance et qu’elles aimaient à collaborer et aiment encore collaborer ainsi, de tout leur corps, à ma peinture. Et puis c’était la solution apportée au problème de la distance en peinture : mes pinceaux étaient vivants et téléguidés.

Avec moi, elles comprenaient, elles faisaient quelque chose, elles agissaient. Avant, avec les figuratifs qui les dessinaient, elles se reconnaissaient après sur les peintures. Ensuite sont venus les abstraits et alors c’était inquiétant, psychologique, malsain. Elles ne comprenaient plus à quoi elles servaient en fait.

Avec moi, au début, elles m’ont cru fou; après, elles ne pouvaient plus se passer de venir poser pour moi ou plutôt de venir travailler avec moi !" 
extrait de "Viens avec moi dans le vide", Dimanche 27 novembre 1960 "Le journal d'un seul jour"

"Déjà autrefois, j’avais refusé le pinceau, trop psychologique, pour peindre avec le rouleau, plus anonyme, et ainsi tâcher de créer une «distance», tout au moins intellectuelle, constante, entre la toile et moi, pendant l’exécution... (…)"
Très vite, je me suis aperçu que c’était le bloc du corps lui-même, c’est-à-dire le tronc et encore une partie des cuisses qui me fascinaient. Les mains, les bras, la tête, les jambes, étaient sans importance. Le corps seul vit, tout-puissant, et ne pense pas. La tête, les bras, les mains sont des articulations intellectuelles autour de la chair qu’est le corps!"
Yves Klein, extrait de « Le vrai devient réalité », 1960

"Qu’est-ce qui m’a conduit à l’anthropométrie ?
La réponse se trouve dans les œuvres que j’ai exécutées entre 1956 et 1957, alors que je prenais part à cette grande aventure qu’était la création de la sensibilité picturale immatérielle.
Je venais de débarrasser mon atelier de toutes mes œuvres précédentes. Résultat : un atelier vide. Tout ce que je pouvais faire physiquement était de rester dans mon atelier vide, et mon activité créatrice d’états picturaux immatériels se déployait merveilleusement. Cependant, petit à petit, je devenais méfiant, vis-à-vis de moi-même, mais jamais vis-à-vis de l’immatériel.
À partir de ce moment-là, je louais des modèles à l’exemple de tous les peintres. Mais contrairement aux autres, je ne voulais que travailler en compagnie des modèles et non pas les faire poser pour moi. J’avais passé beaucoup trop de temps seul dans cet atelier vide : je ne voulais plus y rester seul avec ce vide merveilleusement bleu qui était en train d’éclore. (...)
Alors, la raison qui me poussait à utiliser des modèles nus devient pratiquement évidente : c’était un moyen d’éviter le danger de me retrouver enfermé dans les sphères par trop spirituelles de la création, rompant ainsi avec le plus élémentaire bon sens, constamment répété par notre condition de personnes incarnées. La forme du corps, ses lignes, ses étranges couleurs oscillant entre la vie et la mort, ne présentent aucun intérêt pour moi. Seul le climat affectif, pur, essentiel, de la chair a de l’importance."
Yves Klein, extrait du « Manifeste de l’Hôtel Chelsea », 1961
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