• Le feu fait son œuvre

Article, 2021

Le feu fait son œuvre

Frédéric Prot

Faire de ses audaces des beautés nouvelles. Des Peintures de feu ! C’est en mars et juillet 1961 qu’Yves Klein réalise enfin son projet. Le Centre d’Essai de Gaz de France, à Saint-Denis, accepte de mettre à sa disposition les ateliers et tout l’appareillage indispensables. Plus de 150 œuvres sur carton verront le jour.

Les films et photographies d’archives montrent Yves Klein, la torchère calée au creux des mains. Un feu blanc et liquide souffle. Les flammes fondent sur le carton, se répandent.

Quand tout est fini, c’est là, devant soi. La flamme a déposé une profondeur. Un espace ambré. Et dans cette immobilité, flottent des halos. Quelque chose soudain devenu visible. Des limbes dorés, suspendus dans une atmosphère de poudre. On devine des formes vagues. Ce pourrait être des panaches, des aspersions de lumière, des brasiers. Mais non, ce n’est rien de tout cela. La chair invisible du feu. Voilà ce qu’Yves Klein vient de faire apparaître.

« Qu’est-ce qui provoque en moi cette recherche de l’empreinte du feu ? », se demande-t-il. Atteindre une image sur-naturelle. Par procédé photographique : « Le tableau n’est que le témoin, la plaque sensible qui a vu ce qui s’est passé ».

Comme la flamme, Yves Klein aura été l’ultra-vivant. Mordant, limpide et flamboyant. Disparu à trente-quatre ans, il laisse une œuvre immense et débordante, concentrée sur quelques années.

Unir le feu et l’eau. En extraire l’image. Comment ? Tandis qu’il applique, de sa torchère, la chair violente et impalpable des flammes, Yves Klein fait asperger le carton à bout portant. Avant qu’elle ne se pulvérise en vapeur, l’eau brûle instantanément. Ruissellements, éclaboussures : contre toute attente, la flamme enregistre ces traces à la surface du carton.

Comme le féminin et le masculin, la flamme et l’eau comparent leurs forces et échangent leurs qualités. L’une se liquéfie, l’autre s’enflamme. Telle devait être la prodigieuse fontaine, projet inabouti, imaginée pour l’esplanade du Palais de Chaillot, en contrebas, face à la Tour Eiffel. Puissance des éléments originaires. L’eau fusait d’une batterie de canons et venait se fracasser, à plusieurs dizaines de mètres de là, contre la base de quatre flammes gigantesques. En s’abattant sur elles, elle les attisait dans un crépitement violent. Les pouvoirs s’inversaient. Paquets de vapeur. Jets enflammés. L’eau était dans sa forge.

Forcer le feu dans ses secrets, c’est interroger les origines de la nature. Toute flamme, si petite soit-elle, donne un aperçu de feux plus anciens. Ceux tout premiers de la terre et du cosmos. Car le feu est toujours le même. Dans toute flamme, il est intact comme au premier jour. Fascinant.

Dans ses peintures de mars et juillet 1961, et de 1962, sans doute aussi, Yves Klein fait remonter une image nue de la matière du feu. Il la fait rêver depuis ses profondeurs oniriques. Cette image, il ne l’invente pas. Il la soutire directement du feu. Fasciné.

Les flammes, en insufflant quelque chose d’elles dans le carton, déposent ce qu’Yves Klein nomme leur chair immatérielle. Comment la décrire ? Pour approcher sa nature, il faudrait employer le vieux terme d’élément. Cette chair du feu est une matière noble et première. De la fluidité des flammes, liquides et brûlantes, Yves Klein traduit un immatériel, comme un esprit d’alcool.

Les Peintures de feu offrent de la plus belle et de la plus stupéfiante manière une métaphysique. S’il est possible de révéler cette chair du feu, alors d’autres sortes de chair immatérielle pourraient devenir perceptibles. Grâce aux ressources de l’art.

Monochromes IKB, Anthropométries : toutes ces œuvres, il faut les apparenter aux Peintures de feu, dans la cohérence d’une œuvre.

La couleur est ce qui permet le mieux de comprendre la chair immatérielle. Yves Klein fait plonger dans son élément impalpable. Sa pure dimension. Le bleu IKB est élémentaire comme l’eau et le feu. Un outremer mat et profond qui vous happe, vous immerge et rayonne. Sa chair intérieure n’est qu’une variante, un aperçu de la grande chair du monde. Face au monochrome, entre sa chair et la nôtre, il se peut qu’une affinité physique se fasse.

Flamme. Pinceau vivant dans les Peintures de feu comme dans les Anthropométries où le corps féminin transfère sur la toile sa chair bleue, comme celle ambrée de la flamme sur le carton. Le pinceau se trace lui-même.

En 1961, dans les ateliers du Centre d’Essai du Gaz de France, Yves Klein associe les deux types d’œuvre. Sous sa direction, de jeunes modèles appliquent leur corps sur le carton. Il en lève les contours en pulvérisant de l’eau, puis il fait souffler les flammes. Les surfaces humides brûlent moins vite que les sèches. Alors une silhouette jusqu’alors invisible émerge. Le modèle peut aussi déposer l’empreinte de son corps couvert d’une mince pellicule d’eau. Là aussi le feu fait son œuvre. Dans une atmosphère de limbes dorés, la forme colorée des seins, du ventre et des cuisses affleure et se révèle. Image belle et sensible d’une chair dense se détachant à peine d’une chair diffuse.

Il existe un immatériel. Ce que le monde et la vie recèlent au plus caché. Chacun a le pouvoir de retrouver en lui un tempérament onirique fondamental, un sentiment humain primitif, une sensibilité. Une présence.